La revue des revues, automne 2010

Même si le nom germanique de cette revue est transparent, il n’est pas superflu d’aller dénicher son vieil Harrap’s Weis Mattutat pour 1o admirer une belle culture de poussière, 2o constater que Gruppen est un pluriel et 3o découvrir que ce terme signifie aussi, selon le contexte, « classe », « formation », « escouade », autant d’acceptions mises en jeu dans cette livraison.
L’édito lyrique-théorique de Laurent Jarfer commence par le mot « Éclats », isolé entre deux espaces qui le laissent amplement respirer. « Éclats » n’est pas disposé indifféremment sur la page, il surgit après un silence et en crée un autre. Cette « ouverture » est avant tout musicale et les premiers noms propres qui apparaissent sont ceux des compositeurs Charles Ives et Karlheinz Stockhausen. Ce dernier a écrit entre 1955 et 1957 une pièce pour trois orchestres coexistant dans une même salle de concert : elle s’intitule Gruppen. Il ne sera cependant pas question de Stockhausen, sinon pour énoncer l’essentiel, un programme : « Ce qui importe est la répartition non conventionnelle des corps d’instruments, ainsi que leur communication dans l’espace, à travers tous les corps présents ».
Le corps : il est présent immédiatement par les portraits aquarellés en noir et blanc des auteurs au verso de la couverture de la revue ; on les retrouve également en tout petit en bas de chacune des pages de leurs contributions. Il y a aussi ce curieux dessin de torse masculin de facture réaliste avec une tache noire à la place de la tête ; cet éclat déraisonnable de non-couleur semble s’être abattu à cet endroit précis pour nous permettre de mieux suivre des yeux, sans être épié par un regard, la géographie d’un corps. Ce dessin accompagne un texte de Vincent Le Diagon célébrant Les Garçons sauvages de Burroughs. On peut en prélever cette formule post-coïtale : « je retrouve quelque chose comme un terrain vague ».
Si l’on tourne la page, c’est alors à d’autres désordres que l’on a affaire et à un autre terrain vague, celui du politique. Parmi les intentions d’ouverture de Gruppen figure « l’engagement », entendu comme « une mise en gage de soi-même ». Le philosophe Pierre-Ulysse Barranque refait le bilan du communisme, de ce qui a été ruiné, fétichisé par le marxisme-léninisme bureaucratique dans ses différentes versions. Bref, le communisme reste à ses yeux un horizon irréalisé, si tant est qu’on puisse l’envisager sans l’adoration qui l’a historiquement caractérisé. Pour s’y préparer, on peut peut-être avantageusement commencer à réviser son Badiou grâce au guide ontologique proposé par Sébastien Miravete. Pour penser l’Événement à la manière de Badiou et échapper à l’Un, une petite leçon bergsonienne sur la « durée » n’est pas non plus inutile : les professeurs de philosophie s’éviteraient bien des bâillements en ayant recours à ce story board efficace et, ce qui est très fort, comique. En songeant à la méthode d’apprentissage musicale de Robert Kaddouch présentée par un long entretien, à l’évocation d’Helmut Lachenmann (1935), un compositeur de musique savante soucieux de l’auditeur profane, comme aux interventions philosophiques déjà mentionnées, on peut bien avancer que les auteurs de Gruppen ont une vocation pédagogique affirmée.
Ce numéro présente aussi l’intérêt de se tourner vers la culture populaire en analysant les séries TV et la littérature de Science-fiction. En s’appuyant sur les travaux de Bernard Stiegler, Ilan Kaddouch montre que les séries réduisent chez le spectateur les capacités à accueillir la surprise et donc épuisent l’individu lui-même en le plaçant sous le joug d’un « psycho-pouvoir ». Dans un article très stimulant, Emmanuel Barrot s’empare de la littérature cyberpunk pour penser la possibilité d’une « utopie marxiste », ces deux termes étant classiquement inconciliables. Certaines utopies proposées par la SF lui semblent propres à repolitiser un monde qui paraît sans autre avenir que le capitalisme. Les métaphores utopiques permettent de repenser l’éventualité d’un événement en se libérant d’une réalité sans échappatoire par la création d’un autre monde. Il ne s’agit pas simplement de se poser la question de Philippe K. Dick, plus insondable que celle de la métaphysique leibnizienne : est-ce que les androïdes rêvent de moutons électriques ? La fiction cyberpunk fait un pas de plus vers le not-yet-now, elle remet à l’honneur la politique comme « art de l’impossible » (Zizek).
C’est certain, Gruppen croit en l’impossible. Ce n’est pas interdit. On peut même être légitimement tenté d’y croire, mais à une condition exprimée pour finir par Laurent Jarfer : « si Je est nombreux ».

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